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Les canicules, une "hécatombe invisible" dans les écosystèmes marins
"Une hécatombe invisible" : de la chute des populations de bulot à la raréfaction des grandes algues, les canicules qui frappent le littoral français déstabilisent la biodiversité marine et les activités économiques, ont souligné des chercheurs de l'Ifremer jeudi.
"La violence de ce qu'on vient de vivre nous a surpris", a confié au cours d'une conférence de presse Franck Lagarde, coordinateur du réseau d'observations des huîtres creuses Ecoscopa.
"Même si on savait que ça allait venir (...), on a été pris de court. Je vois des choses qui m'alarment à titre individuel et qui concernent une filière toute entière qui représente à peu près 10.000 à 20.000 emplois en France", a-t-il ajouté, décrivant la canicule marine de mai comme "la plus impactante qu'on ait jamais enregistrée depuis 1960".
S'il est encore trop tôt pour en connaître les effets, il a rappelé que dans l'Atlantique et la Manche, les vagues de chaleur se sont accompagnées de diminutions des taux de croissance des naissains, les jeunes huîtres, de 14% à 62% depuis cinq ans.
- "Cimetière marin" -
Disant craindre une "hécatombe invisible sous l'eau", Nathaniel Bensoussan, océanographe et écologue, fait le rapprochement avec "un feu de forêt" pour décrire la mortalité massive des gorgones rouges, "coraux mous de Méditerranée" qui abritent une riche biodiversité.
Le chercheur en a fait l'expérience directe lors d'une plongée en 2022, après un été déjà marqué par des canicules marines.
"Ça donne vraiment l'impression de plonger dans un cimetière marin ou sur l'équivalent d'une forêt qui a brûlé", a-t-il décrit, se disant alarmé par "les mortalités récurrentes qui affectent plus d'une cinquantaine d'espèces entre la surface et 50 mètres de fond".
Mer semi-fermée, la Méditerranée a connu depuis le début de l'année des vagues de chaleur sur la quasi totalité de sa surface (98%), et un record de température en juin à 24,34°C, selon le service européen Copernicus Marine.
- Disparition d'algues -
Plus au Nord, dans la baie de Granville (Manche), c'est la population de bulots qui a été décimée sous l'effet de la chaleur. La pêche côtière de ce coquillage emblématique a chuté de 80% depuis 2017.
"Longtemps, ça a été la seconde espèce pêchée en Normandie, avec quasiment une centaine de bateaux qui ont exploité cette ressource, et des niveaux de captures de 10.000 tonnes pendant plus de 20 ans", a souligné Hubert du Pontavice, chercheur en écologie halieutique à Port-en-Bessin (Calvados).
Avec les canicules marines de cette année, "sans commune mesure" avec celle de 2022, "on s'attend encore à des impacts très forts, malheureusement, sur la pêcherie et sur les populations de bulot", a-t-il dit.
Des sondes fixées à des casiers ont ainsi enregistré 4 degrés d'augmentation de la température en une semaine, "ce qui est considérable", selon le chercheur.
Sur la pointe bretonne, Martial Laurans, chercheur en halieutique, a lui décrit la disparition des forêts de laminaires, ces grandes algues brunes exploitées par les goémoniers. En leur sein, des poissons comme le lieu jaune grandissent et se développent.
"La disparition des laminaires ou la diminution forte de leur densité peut entraîner des conséquences sur d'autres espèces", a-t-il expliqué. "Derrière, c'est une flottille, des bateaux, des familles, plusieurs usines et tout un réseau économique le long de la côte".
Depuis le début de l'année, les quatre cinquièmes (82%) de l'océan mondial ont connu des vagues de chaleur marines, selon Copernicus Marine. Près de la moitié de la surface océanique a souffert de canicules fortes à extrême.
M.García--CPN