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Au concours Lépine, un "monde d'hommes" presque sans inventrices
"On m'a dit +c'est une idée de bonne femme qui n'a rien dans la tête+": rares sont les inventrices qui ont réussi à se frayer un chemin jusqu'au prestigieux concours Lépine, souvent "peu prises au sérieux" et moins libres d'innover.
En haut des stands du concours qui récompense dimanche les meilleures inventions s'affichent fièrement les noms de leurs concepteurs: Guillaume, Patrice, Aurélien... Mais presque aucun nom de femme.
Au total, sur les 358 candidats en lice cette année, seules 8 inventrices concourent seules. "On a un manque cruel de femmes, à peine 2% sur le concours", soupire la directrice du concours, Barbara Dorey. "C’est vraiment un monde d’hommes".
Une situation qui n'a pas échappé aux rares compétitrices. "Y'a que des hommes autour de nous !", fulmine Aurore Fekhart, 30 ans et inventrice d'un passe-manche pour aider bébés et adultes malades à enfiler des épaisseurs supplémentaires sans que celles du dessous rebiquent.
Le problème selon elle ? "On ne nous prend clairement pas au sérieux", "notamment quand on cherche des financements". "Il y a des blocages, (...) quelque chose de patriarcal", ajoute-t-elle, soulignant la prépondérance des hommes "parmi les jurés de prix ou parmi les banquiers".
Pour Christine Garcia, "le fait d'être une femme dans le monde du vin, ça a été laborieux". Cette inventrice d'un aérateur de vin assure que des investisseurs lui ont "mis des bâtons dans les roues". "On m'a dit +c'est une idée de bonne femme qui n'a rien dans la tête+, alors qu'en fait, ça part de recherches sérieuses corroborées par des professionnels", ajoute la quinquagénaire, convaincue que "ça aurait été beaucoup plus facile pour un homme".
- Spoliation masculine -
Historiquement, le peu de femmes "à percer" dans l'invention s'explique par une "instruction féminine très tardive", l'accès aux études supérieures s'étant débloqué "à la fin du XIXe siècle", indique Natalie Pigeard-Micault, spécialiste de l'histoire des femmes en sciences, un domaine vers lequel elles sont encore aujourd'hui peu poussées par leur éducation.
A cela s'ajoute un manque criant de modèles car "on n'a introduit les femmes dans les manuels scolaires qu'à la fin des années 90", si bien que les sciences appartiennent surtout dans l'imaginaire au masculin. En cause ? "L'effet Matilda", c'est-à-dire la minimisation systématique de la contribution des femmes, dont le travail est souvent attribué à leurs proches masculins.
Aux débuts du concours Lépine, "même si Madame inventait, c’était Monsieur qui déposait le brevet", confirme Barbara Dorey. Et même si les choses ont changé, seuls 16% des brevets déposés en France en 2017 l'étaient par des femmes, selon une étude de l'Office de la propriété intellectuelle au Royaume-Uni. "On reçoit encore des dossiers au nom seul du mari quand les deux figurent sur le brevet !", ajoute Mme Dorey.
"Les femmes n'osent pas et c'est bien dommage", soupire Christine Garcia. "On a tellement peu confiance en soi, parce qu'on ne nous crédibilise pas". Elle évoque aussi dans son cas des difficultés "côté familial", qui exigent "une ténacité de fer" face à un mari récalcitrant.
- Les "Zingénieuses" -
"Il y a des femmes qui ne peuvent pas y croire, car quand on est cantonnée à faire la bouffe et s'occuper des enfants, on n'a pas le temps de réfléchir", opine Mme Fekhart, avec un bagou détonnant. Chez elle, "c'est papa qui garde les gosses pendant les 12 jours du concours. Après tout, c'est aussi les siens!"
"L'invention est une passion qu'on développe sur le temps libre", analyse Pauline Arnaud, des Zingénieuses, un concours qui récompense les jeunes inventrices de 7 à 12 ans. "Les hommes se l'autorisent davantage car ils ont beaucoup moins de charge mentale", estime-t-elle.
Le principal problème à ses yeux ? Susciter l'envie, en valorisant notamment les modèles féminins. "Une petite fille qui ne voit pas de femmes qui inventent à la télé ne va pas s'autoriser à le faire", c'est "un cercle vicieux".
D'où l'idée du concours avec un jury entièrement constitué de femmes de sciences. Un moyen "d'encourager les petites filles à explorer leur esprit d'innovation", "ce qu'on fait trop peu". Réponse fin juin pour cette première édition, qui suscitera peut-être des vocations.
T.Morelli--CPN