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Au Pérou, les chauffeurs de bus risquent leur vie sous la menace des gangs
Marco Antonio Huaman, un chauffeur de bus de 49 ans, faisait le plein dans l'un des quartiers les plus pauvres de Lima lorsqu'il a failli être tué. Un homme est monté à bord et lui a tiré dessus.
Après l'attaque, qui l'a blessé à la jambe, le tireur lui a lancé un message destiné à sa compagnie: "Vous nous contactez ou la prochaine fois je fais un mort", raconte-t-il à l'AFP.
Les compagnies de bus doivent verser chaque mois une somme d'argent aux bandes qui les rackettent. Celles qui refusent s'exposent à des représailles: les criminels envoient des tueurs à gages pour s'en prendre aux chauffeurs.
Une crise de l'insécurité touche tout le pays et plus particulièrement la capitale de 10 millions d'habitants. Elle a précipité, le 10 octobre, la destitution de la présidente Dina Boluarte, sur fond de manifestations qui ont fait des dizaines de blessés parmi les policiers et les protestataires.
Le gouvernement intérimaire de José Jeri a décrété l'état d'urgence depuis mercredi à Lima et dans sa périphérie, et déployé l'armée dans les rues.
Dans la capitale Lima, au moins 102 homicides liés à l'extorsion ont été recensés en 2024. Les conducteurs de mototaxis et de bus en ont été les principales victimes, selon Indaga, un observatoire rattaché au ministère de la Justice.
Selon le principal syndicat des transporteurs Anitra, près de 50 chauffeurs ont été assassinés depuis janvier à Lima et sa périphérie.
La précarité et l'emploi informel, qui touche 70% des travailleurs au Pérou, sont exploitées par les groupes criminels, qui recrutent pour une bouchée de pain des jeunes issus des milieux les plus modestes.
Chauffeur de bus "c'est le métier le plus risqué ici", déplore Marco Antonio Huaman, en montrant une vidéo de l'attaque, survenue le 23 septembre, où on le voit allongé et ensanglanté sur le plancher du bus.
L'homme reçoit dans sa maison du quartier de San Juan de Lurigancho, où il se remet de ses blessures.
- "Peur" -
Le silence règne dans les gares routières. Son entreprise, Santa Catalina, a refusé de s'exprimer.
Les attaques ont lieu le plus souvent la nuit, sans avertissement, parfois même devant les passagers.
"Tu vis dans la peur. Cela te provoque de l'anxiété, voire de la dépression", confie le chauffeur, qui ne prévoit pas de reprendre son travail.
Ces derniers mois, deux autres conducteurs de sa compagnie ont été pris pour cibles et blessés.
Face à cette flambée de violence, nombreux sont ceux qui souhaitent abandonner la profession, mais les options sont limitées.
"J'ai pensé démissionner", confie David, 48 ans, qui préfère taire son nom par crainte de représailles. "Mais j'ai besoin de cet argent", ajoute-t-il au volant de son bus.
Il travaille environ 14 heures par jour pour un salaire d'environ 25 dollars, qui servent à subvenir aux besoins de sa compagne et de ses deux enfants.
Les deux chauffeurs partagent la même crainte: ne pas rentrer vivants chez eux.
Lorsqu'il a été pris pour cible, Marco Antonio Huaman a prié Dieu de veiller sur ses enfants s'il ne s'en sortait pas, raconte-t-il, les larmes aux yeux. Il confie être depuis en proie à la paranoïa et rêver de vivre dans un pays où le gouvernement mène une politique de grande fermeté contre le crime organisé.
"Je préférerais vivre au Salvador, dans le pays de (Nayib) Bukele, parce que je crois que c'est aujourd'hui le pays le plus sûr", affirme-t-il.
Ici, "on te tue pour 20 soles (5 dollars)", déplore-t-il, disant qu'il aimerait monter un petit commerce, mais craint les racketteurs qui ciblent aussi ce secteur.
David, lui, raconte que sa fille de cinq ans pleure quand il part travailler. Il aimerait partir vivre dans un autre pays, mais son salaire ne le lui permet pas.
Entre janvier et septembre, la police a enregistré 20.705 plaintes pour extorsion, soit une hausse de près de 29% en un an.
A.Samuel--CPN