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Dans une Tunisie écrasée par la chaleur, les coupures d'électricité attisent la colère
Jusqu'à 47°C à Tunis et 49°C à Kairouan, dans le centre de la Tunisie. Alors qu'une vague de chaleur écrase le pays, la population vit au rythme de coupures d'électricité qui alimentent colère et inquiétudes, des foyers aux commerces.
Depuis plusieurs jours, la Société tunisienne de l'électricité et du gaz (Steg) publie quotidiennement des "alertes canicule", listant les zones concernées par des coupures destinées à soulager un réseau sous forte tension.
C'est le "délestage", un terme devenu familier pour les Tunisiens. Selon le PDG de la Steg, Faycel Trifa, la demande a explosé sous l'effet de "l'utilisation excessive des climatiseurs".
Un autre responsable a indiqué à la télévision publique que la consommation nationale pourrait avoir atteint mardi un record historique de 6.000 mégawatts, après un premier pic de 5.600 MW la semaine dernière.
Des coupures estivales, de courant mais aussi d'eau, touchaient déjà certaines régions ces dernières années. Cette fois, c'est presque tout le pays qui est concerné par ces interruptions qui peuvent durer une heure, comme trois ou six, voire plus, selon certains témoignages.
"On dirait que Dieu a ouvert les portes de l'enfer", murmure l'employée d'une pâtisserie à Tunis, tandis que les gâteaux s'étiolent dans une boutique plongée dans la pénombre.
Dans la rue comme sur les réseaux sociaux, les coupures dominent les conversations. Certains disent désormais éviter les ascenseurs de peur d'y rester coincés.
Le président Kais Saied a jugé la situation "anormale" et affirmé que les responsables de ces "défaillances" devraient répondre de leurs actes.
- Réseau vieillissant -
La Steg souligne que sans délestage, c'est le "black-out" qui menace, à savoir une coupure généralisée qui plongerait le pays dans le noir.
Pour Héla Tlili, enseignante économiste à l'Université Tunis El Manar qui a beaucoup travaillé sur les énergies renouvelables, la Tunisie fait face à la fois à une demande record en pleine saison touristique et à un réseau insuffisamment dimensionné.
"La consommation progresse beaucoup plus vite que la production", résume-t-elle, en notant que le pays dépendait encore largement du gaz naturel pour produire son électricité, alors que la production de gaz a baissé et que les importations pèsent sur les finances.
Elle évoque également un réseau vieillissant et un manque d'entretien.
La situation risque de se répéter: la Tunisie est habituée à vivre des étés difficiles, mais avec le réchauffement climatique, les épisodes de chaleur deviennent plus intenses et plus fréquents.
Avec de vraies conséquences économiques: l'organisation patronale Conect déplore ainsi le manque de précision des annonces de coupures, qui empêche selon elle les entreprises de se préparer.
Dans une usine de la banlieue sud de Tunis, le travail s'est quasiment arrêté "pendant deux jours", dit un employé sous couvert de l'anonymat.
"Ils vont me bousiller mon frigo", se désole de son côté un boucher, alors qu'une baisse de tension fait gémir ses équipements.
- Stocker l'énergie -
Héla Tlili estime indispensable d'accélérer le développement des énergies renouvelables.
"La Tunisie a un très fort potentiel solaire" et "un potentiel éolien intéressant", dit-elle.
"Le véritable défi, c'est le stockage", ajoute-t-elle, notamment avec des batteries pour réinjecter la nuit le surplus d'énergie solaire produit en journée.
Mais cela demande un important investissement financier, souligne-t-elle, en appelant à un "changement de paradigme": "passer d'un modèle centré sur +produire toujours plus+" à un modèle fondé, entre autres, sur la diversification des sources et une meilleure gestion de la demande.
En attendant, de nombreux Tunisiens suffoquent.
Mariem, un nom d'emprunt, habite à Bhar Lazreg, banlieue populaire du nord de la capitale. Elle n'a pas les moyens d'acheter un climatiseur et son ventilateur est tombé en panne.
"J'ai dormi par terre, sur le carrelage, pour trouver un peu de fraîcheur", raconte-t-elle, après avoir conseillé à son fils "de dormir avec une bouteille d'eau congelée, enveloppée dans une serviette, sur la poitrine".
Les inquiétudes montent aussi au sujet des prisonniers, dont les cellules ne sont pas adaptées.
Mardi, le cardiologue Dhaker Lahidheb, suivi par plus de 200.000 personnes sur Facebook, a appelé le président Saied à accorder "une grâce pour raisons climatiques" aux détenus souffrant de maladies chroniques et non impliqués dans des crimes graves.
Y.Ponomarenko--CPN